Généralement je ne publie jamais d'articles parus dans la presse, mais celui-ci de Pierre Vallier m'a particulièrement touchée, et comme nous sommes en plein festival...
MARY DOLLINGER
Une anglaise qui s'obstine à écrire en français
Généralement je ne publie jamais d'articles parus dans la presse, mais celui-ci de Pierre Vallier m'a particulièrement touchée, et comme nous sommes en plein festival...
Demain je pars à Saoû écouter le Octuor à vents de Prague avec Vladimira Klanska et je ne serai pas seule. « Le Visiteur de Saoû » fera son entrée dans le monde et il en est excessivement fier. Je suis heureuse de l’accompagner, heureuse de voir qu’il commence à exister, bien que les signatures me fassent toujours un peu peur, (contrairement aux Salons de livres que j’adore.)
Je vais donc signer à Saoû là où tout avait commencé au mois de mai l’année dernière, avec un « visiteur » tout gonflé de sa propre importance. Car maintenant c’est sûr, la pièce sera jouée, pas pour le festival, mais dans de très bonnes conditions et par des professionnels. Cette histoire, faite de hauts et de bas, aura un « happy end » comme je les aime.
« Je t’avais bien dit que j’étais incontournable, » déclare le petit homme avec la suffisance propre aux génies. Puis, d’une voix mi-Jouvet, mi Gérard-Philippe : « ‘D’où je viens il y a ni pluie, ni neige, ni grêle, ni vent ! Il ne fait ni chaud ni froid et les saisons se confondent dans une seule et éternelle béatitude…’ Laissez une réplique comme cela dans un tiroir ! » Il se place devant une glace, se positionne de profil : « ‘Il me semble que c’est le profil droit habituellement, ou peut-être le gauche ?... ’ » La voix résonne, se heurte aux murs, fait éclater les vitres, affole les pigeons, crève le tympan de la chèvre, pour se perdre, enfin, le long de la rivière.
Je suis heureuse que cette pièce ne soit plus muette.
Je redoute les mois à venir.
J’ai acheté, et distribué à famille et animaux, des boules Quiès.
« Le visteur de Saoû » me fait face et son regard est dur.
« Pourquoi ne me traites-tu pas comme les autres ? » Je ne comprends pas bien la question, étant d’une équité parfaite avec mes ayants droits. « Mais si, tu vois bien. » Je ne vois rien du tout « Normalement, lorsqu’un de tes livres est publié, enfin si on peut les appeler des livres car ils sont de plus en plus petits. » Difficile de le contredire. « Tu avais dit que ton CV tenait sur un timbre poste, bientôt cela sera le cas de tes livres. » De la méchanceté gratuite. « Il faut presque une loupe pour les lire maintenant, » continue-t-il, impitoyable. « Tu devrais songer à y incorporer une puce qui émettrait en cas de perte tellement ta prose devient invisible ! » Le timbre de sa voix me fascine. Mi alto, mi contre basse, pas tout à fait accordé, et avec une pincée de malice pas vraiment sympathique. Il tend son archet qu’il pointe sur mon plexus solaire : « En plus, tu ne m’écoutes pas. » Je l’assure du contraire. « Lorsque tes autres livres étaient publiés, tu étais inquiète, tendue, guettant le moindre article, scrutant les billets, maintenant tu souris tout le temps, tu siffles comme un charretier et tu as même l’air heureux ! » Il n’a pas tort. « Et arrête de sourire, cela devient indécent ! » Je pense à des choses tristes : le renard qui gobe le dernier canard, le mildew qui pourrit les tomates, les escargots qui croquent mes fleurs… mais rien n’y fait, ce sourire a bien décidé de ne pas céder la place. « Alors ? » L’archet se faisant plus pressant, je lui explique qu’il est, en effet, différent. « Comment différent ? » Et bien lui n’est pas fait pour être lu, mais pour être joué. Il réfléchit, tourne l’archet dans tous les sens. « Eh bien, si je ne suis pas fait pour être lu, pourquoi c’est écrit ? » Il continue dans la même veine, mais je ne l’écoute plus.
Je ne peux pas lui dire que cet état de félicité qui ne me quitte guère est dû au fait que malgré sa naissance compliquée, malgré tous les obstacles qui semblaient freiner sa progression, « le Visiteur de Saoû » sera peut-être joué.
J’attendrai confirmation absolue, et à ce moment-là seulement, je lui expliquerai pourquoi je souris, et tout me sera pardonné.
Victor Hugo est en train de couver. Soyez sans crainte, il ne s’agit pas du grand poète ressuscité, mais de la canne barbarie. Si vous vous souvenez, elle a été baptisée « Victor Hugo » l’année dernière étant la seule rescapée de sa couvée. (« Et si il n’ en reste qu’un, je serai celui-là. ») Depuis elle résiste à tous les pogroms. Et maintenant elle couve. Merveilleux, pensez-vous, le renard a fait des ravages, Victor Hugo va réparer tout cela. Voilà ce qui se serait passé dans le meilleur des mondes, mais vous savez tous que, dans la nature, le meilleur des mondes n’existe pas.
Il y a un mois environ, le renard a dégusté les derniers canards dans une nuit d’atroce boucherie et depuis, les cannes sont installées dans un harem sans Sultan.
Le berger qui était autrefois médecin a essayé de lui expliquer, avec le plus de ménagement possible, qu’elle était assise sur un paquet d’œufs stériles. Au début elle a refusé de répondre, puis devant son insistance elle a levé sa belle tête noire et blanche et d’une petite voix fluette a déclaré : « Et l’immaculée conception, tu n’en as jamais entendu parler peut-être ? » Le berger est resté sans voix. « Il ne reste plus que trois cannes, et les deux autres sont vouées au sacrifice dans un avenir proche. » Elle baisse la voix : « Tu n’as jamais remarqué que je ne suis pas comme les autres ? « Pas vraiment. « Mais si, moi, je sais voler, c’est pour cela que je résiste à tout… » Réflexion faite, on la retrouve souvent sur le toit de la bergerie, contemplant avec un léger mépris, les autres palmipèdes qui ne font que marcher à défaut de nager. « Si je suis différente, c’est qu’il y a une raison...» Le berger réfléchit, mais ne trouve pas. « Mais si, je suis choisie entre toutes les cannes… » Silence compréhensible de la part du berger. « … entre toutes les cannes pour mettre au monde un, ou plus probablement plusieurs, sauveurs aux pieds palmés. » Stupéfaction teintée d’hilarité. « Et il a été dit que… »
Le berger n’a pas attendu la suite.
La discussion n’est pas facile.
J’ai beau lui dire, lui expliquer, elle campe fermement sur ses positions. Mais un blog est quelque chose de très personnel, pas une partition à quatre mains ou même plus, car je ne suis pas du tout sûre avec laquelle de ses quatre pattes elle écrit. De guerre lasse, je sors mon joker et là elle me regarde avec des yeux qui lance des exocets : « Tu me reproches une faute d’orthographe ? Tu la reproches à moi ! Parce qu’en réalité qui a écrit ce papier ? En réalité qui me fait parler ? Qui me fait faire des âneries et raconter vraiment n’importe quoi ? »
Je me retire le plus dignement possible.
« Les montagnes de l’Ardèche sont fatiguées de chaleur et de brume. » Moi aussi. Alors je passe la main aux "Lectures de Martine " (sa note du 15 juin) qui vous racontera mieux que moi, et sûrement mieux que la chèvre, ce week-end de livres ensoleillés.
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